Extrait d’un entretien avec une jeune fille venue pour des brûlures du fait d’une maladie au long court. C'était le troisième entretien que j'ai pu avoir avec cette jeune fille. Je ne m'attendais à rien de précis, à rester peut-être dix minutes et à repartir. Cependant, l'entretien a duré une heure et des éléments compliqués concernant l’investissement dans la relation à l’autre sont apparus...
Extrait d’un entretien avec une jeune fille venue pour des brûlures du fait d’une maladie au long court.
C'était le troisième entretien que j'ai pu avoir avec cette jeune fille.
Je ne m'attendais à rien de précis, à rester peut-être dix minutes et à repartir. Cependant, l'entretien a duré une heure et des éléments compliqués concernant l’investissement dans la relation à l’autre sont apparus. Dans le contexte de sa pathologie je devais porter un masque, deux blouses, des gants, des sur-chaussures, une charlotte. Ce que je savais de cette jeune fille c'est essentiellement qu'elle devait partir pour un hôpital différent, le lendemain. Je me doutais aussi que sa mère ne venait pas la voir du fait de sa maladie.
Comme les deux autres fois, je commence à poser des questions sur l'actuel de cette jeune fille, comment s'est passé sa semaine, comment se passe l'hospitalisation, comment est la nourriture. Puis je lui demande si elle a eu des visites, je fais le tour, son père, son frère, sa mère, ses amis... Finalement elle se met à pleurer quand je demande si sa mère est venue la voir. Pour ma part la complexité de l'entretien débute là. En effet je savais que c'était la dernière fois que je la verrais. De plus je pensais à ce que la psychologue référente m'avait expliqué. Elle m'avait dit qu’au vu de ce que les patients traversent, le moment de l'hospitalisation n'est pas celui où ils doivent craquer. L'idée étant de respecter les défenses afin qu’elles soient opérationnelles pour continuer à se battre contre la maladie.
Lors de ce troisième entretien, la jeune fille se met à pleurer au moment où je demande si elle a des nouvelles de sa mère.
De mon coté, je la laisse pleurer peut-être une minute ou une trentaine de seconde sans rien dire. Finalement je lui dis : « Il me semble que vous aviez gardé beaucoup de souffrances à l'intérieur de vous »... Elle se met à pleurer de plus belle. Je lui dis que : « C'est plutôt une bonne chose il me semble que pleurer permet d'évacuer des choses difficiles ». Je lui demande ce qui la rend triste comme cela... Elle répond entre deux sanglots, « Ma mère ». Je laisse du temps pour qu’elle exprime sa tristesse et je l'interroge vis à vis de sa mère. Elle répond : « Elle me manque ». Là dessus elle pleure toujours, moi je lui réponds que ça doit être difficile en effet. Elle continue à pleurer. Je demande si elle est proche de sa mère elle répond d'emblée non. Elle précise : « Elle ne veut pas me voir à cause de ça » (elle montre son visage, son corps brulés). La dessus elle se met à pleurer de plus belle.
Je mets ma main ganté sur sa main dans un geste contenant comme pour la soutenir cela dure quelques secondes.
Mes sentiments intérieurs sont alors en conflit : Pourquoi j'ai fait ce geste ? Ce geste était-il adapté du fait que cette jeune fille a les yeux fermés et est alitée ? Je me disais que finalement j'avais imposé ce geste, prise dans ce moment d'intimité, j’ai été spontanée. Je pensais qu'il était important de la contenir à ce moment là. Et ce d'autant plus qu'elle était dans une position régressive en étant allongé... Après je me suis demandé si je n'avais pas aussi réagi à ce qu'elle a dit sur sa mère :« Elle ne veut pas voir ça, son corps ». Par ce geste il y avait quelque chose de l'ordre de la réparation un message au-delà des mots : il n'y a pas à avoir honte de votre corps...
Finalement cette jeune fille m'explique que sa mère ment en disant être malade parce qu'elle n'a pas envie de la voir. Je réponds : « Ca a l'air d'être difficile pour vous deux. Pour vous mais aussi pour votre mère ». Puis je lui dis « Mais dans le fond vous êtes l’enfant de votre mère alors peut-être que vous pourriez dire à votre père que vous voulez qu'elle vienne. En avez-vous déjà parlé à votre père de tout ce que vous m'exprimez ici ? » Elle répond non. Je continue : « Peut-être que vous pouvez dire ce que vous ressentez cela vous fera sans doute du bien plutôt que de contenir tout cela en vous »... Elle hoche de la tête semblant vouloir dire oui…
Dans cet entretien, on perçoit à quel point il est compliqué de trouver la juste distance face à un patient.
La réponse est d’autant plus compliquée que dans ce lieu, le transfert est inversé pour les patients (qui sont allongés et pas en demande de consultation). Je me sentais investie dans la relation et dans une position d’écoute bienveillante. De même je ressentais de la sympathie et de l’empathie pour cette jeune fille. Il me semble que dans cette situation, le rapproché a du être réparateur. J'étais prise dans la relation au point d’être dans une intimité de corps à corps avec cette jeune fille. Je pense avoir échangée quelque chose avec elle de l'ordre de la synchronie d'une mère avec son enfant.
Mon geste de toucher la main de la patiente a été spontané comme une réponse à sa demande implicite et en réponse à mon propre transfert. Voulant sans doute être comme la bonne mère qui rassure, j’ai fantastiquement répondu à l’attente de cette jeune fille vis-à-vis de sa question : ce qui est advenu de mon corps est si indéfinissable que plus personne ne veut me voir ou avoir des rapports avec moi.
Rapidement j’ai été envahie de questionnements éthiques qui m’ont fait retirer ma main avec une certaine culpabilité.
Ce rapproché était-il nécessaire ? Pour elle ou pour moi ? Était-ce un passage à l’acte de ma part, à défaut de pouvoir calmer ma propre frustration de ne pas arriver à soulager sa peine ? Avais-je le droit d’un point de vue éthique ? Cette jeune fille étant alitée et pratiquement aveugle, n’a finalement pas vu venir ce geste arriver et a été d’une certaine manière forcée de l’accepter. Finalement elle n’était peut-être pas dans un moment de lucidité lui permettant de dire si oui ou non ce geste la gênait. Beaucoup de questions m’ont envahi rapidement sur mon rôle professionnel et mon implication personnelle dans la relation à ce moment-là. C’est comme si moi aussi j’avais donné une partie de mon corps pendant un instant. J’ai eu l’impression que ce geste touchait à mes propres limites dans la relation. Cependant j’ai eu l’impression que même au travers de ce geste je suis restée dans le soin et dans une ligne de conduite de réassurance et de contenance.
Finalement j’ai l'impression d'avoir été dans un positionnement d'aide et dans une idée de permettre une évolution face à sa tristesse et ce du début à la fin de l'entretien.
Ce qui je pense mettait un cadre clair à ce geste. Je ne pense pas que cela montrait un débordement de ma part face à mes projections mais plutôt une réponse spontanée à une souffrance profonde. Dans un autre contexte ce geste n'aurait sans doute jamais eu lieu, mais là cela me semblait la seule réponse possible à apporter. En tant que psychologue je ne pouvais me permettre de répondre un peu comme tout un chacun par des rationalisations. Ce geste fut créatif et me semble avoir donné du crédit à la suite de l'entretien où cette jeune fille a pu se confier davantage.
Cindy V.


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Lundi 18 Janvier 2010


Posté le Vendredi 19 Mars 2010 à 22:41:33
Quoiqu'il en soit, il me semble indéniable de garder en tête une évidence qui a la fâcheuse tendance à s'effacer trop vite de notre esprit dans une situation de relation au patient: il s'agit d'un travail sur l'Humain, passant avant la maladie même. La déontologie est adaptée à l'Humain avant de l'être au patient. Votre geste est à mon sens spontané certes, mais en réponse à la situation et à la demande implicite de cette jeune fille, qui clairement avait besoin de réconfort, plus que d'un avis de blouse blanche.
Qu'en pensez-vous?