Analyse d'un groupe qui, dès sa création, apprend sa fin. Enjeux et conflits intérieurs, ambivalence entre le désir d'investir ce groupe et la crainte anticipée de s'en séparer.
Analyse de la dynamique d’un groupe qui dès sa genèse apprend sa mort.
D'après le texte de: Defontaine, Jeanne, »Le porte-parole du transfert groupal », Groupal, 2001, n°8, P.102-129.
Madame Defontaine retrace l’histoire d’un groupe de psychodrame, constitué essentiellement d’individus à structure psychotique. Dès la naissance du groupe, elle a prévenu les sujets qu’il se terminerait au bout de neuf mois, le temps d’une grossesse. Defontaine J. retrace les séances de psychodrame, les fantasmes groupaux, le transfert et le contre transfert qu’elle a pu vivre dans cette expérience. L’annonce de la fin du groupe dès sa genèse a créé un transfert groupal paradoxal, avec une envie d’adhérer au groupe et en même temps un désir de s’en éloigner pour se protéger de sa fin prochaine et du fantasme abandonnique que cela engendrait. Ce texte est riche, cependant il y a peu de références aux concepts théoriques. C’est pourquoi j’ai pris le parti de reprendre les grands axes dynamiques de cette expérience clinique et de les mettre en lumière grâce aux concepts psychanalytiques de groupe.
- Être en groupe, une situation particulière
Selon de nombreux auteurs, nous pouvons convenir que la situation groupale est associée à des angoisses régressives d’ordre psychotique . En effet l’individu doit entrer en contact avec la vie émotionnelle du groupe tout en gardant son individualité. Selon D. Anzieu, (en 1966) le groupe est comme le rêve, c’est le moyen et le lieu de la réalisation imaginaire des désirs inconscients infantiles. Le groupe peut aussi être vu comme un lieu privilégié qui exprime la conflictualité du narcissisme. Pigott développa en ce sens, la théorie de la position narcissique paradoxale. Elle serait un passage obligé pour tout groupe, et précéderait la position schizo-paranoïde de Klein M. D’un coté le groupe est pris dans un pôle narcissique, qui le conduit à des angoisses d’engloutissement. Cela renvoie celui qui n’est pas encore un sujet à part entière vers le pôle anti narcissique. Dans ce second pôle on peut observer une déliaison, la perte d’un contenant, créant une angoisse catastrophique de non intégration.
- Le psychodrame et la méthode de travail de J. Defontaine
Le psychodrame était ici, une mise en jeu de certaines situations choisies par les individus du groupe sur un sujet qui les intéresse, les gêne ou les fait souffrir. Ce cadre était pour eux relativement intrusif. Il fallait pouvoir entrer dans l’aire transitionnelle définie par Winnicott. En effet il faut être sain pour pouvoir jouer, c’est aussi distinguer la réalité de la fiction, c’est reconnaître les limites. Or les psychotiques ont des difficultés à délimiter le dedans du dehors, le rêve de la réalité. On comprend bien à quel point cet exercice devait être impliquant et menaçant pour eux.
Concernant la méthodologie, le psychodrame était analytique, il y avait une interprétation groupale de productions individuelles. J. Defontaine prend le parti que le groupe a une psyché différente de la somme des psychés individuelles. Elle semble être en accord avec le concept « d’appareillage groupale des psychés » défini par Kaës . En effet, elle étudie le groupe comme lieu d’une réalité psychique propre. De même l’auteur va travailler essentiellement sur les problématiques groupales. Elle prend le parti que chaque individu est le porte parole du groupe, si la problématique est exprimée par divers individus du groupe. Alors un sujet verbalisera le conflit lorsque sa problématique individuelle résonne avec celle du groupe. Nous nous appuierons sur cette théorie afin de retravailler les axes dynamiques du groupe dans la partie suivante.
- L’individu psychotique dans le groupe
La population de ce groupe de psychodrame était essentiellement constituée d’adultes psychotiques ce qui a créé de fortes angoisses liées à la question de l’identité. Il n’y avait plus de délimitation entre rêve et réalité, et entre les différents membres du groupe. Pour aller plus loin, la lecture de Bergeret nous fait prendre conscience de la tonalité de l’espace psychotique. Elle serait teintée de fusionnel au sens où il n’y a pas de limites, pas de refoulement, comme une mise à nu de l’inconscient. Cet univers pourrait aussi être considéré comme vide de part la relation au monde colorée par la négation, le déni et la projection morcelée.
- Analyse des axes dynamiques du groupe
Nous allons étudier les différentes positions du groupe durant ces neufs mois. Dans une première partie nous allons voir le premier thème du psychodrame et ce qui se rejouait dans le transfert. Deuxièmement nous allons percevoir des difficultés à répondre au dispositif du groupe. Troisièmement nous conviendrons que la cohésion du groupe a pu se créer seulement par la négation du groupe. Enfin nous situerons les difficultés du groupe à se séparer.
- Les prémices du groupe
La peur de jouer était forte, cependant le premier thème a fait référence aux parents, omnipotents et tyranniques. L’enfant jouait le rôle du puni ou du rejeté par les parents.
Le premier thème du psychodrame mettait en scène un milieu familial exigeant où les parents étaient soit narcissiques soit surprotecteurs rejetant ou menaçant leurs enfants. Ainsi par le transfert, les thérapeutes étaient ressentis comme des parents tyranniques symbolisant l’interdit du surmoi. Ce premier thème fait écho à l’analyse de Rouchy, qui lui même dira que dans les groupes thérapeutiques, les relations évoquées le plus souvent dès le départ sont situées dans le groupe familial. Ce thème est selon Rouchy en lien avec le questionnement de l’identité de chacun. La question sous jacente serait « Qui suis-je, pour moi-même et pour les autres ? Qui suis-je en rapport aux autres ? ». Selon l’auteur de l’article, ceci exprimait dans le transfert l’angoisse « De ne pas bien jouer » de part leurs imagos parentales exigeantes. Transférentiellement le porte-parole testait la tolérance du psychologue face aux dysfonctionnements du groupe.
- Rejet du groupe, rejet du cadre
Cela s’observait par la difficulté à établir un cadre. Le groupe était morcelé puis il se scinda en deux groupes. Les absences et les retards étaient si fréquents, que cela faisait planer un fantasme de mort. Le thérapeute ressentait du pessimisme comme si le groupe n’allait nulle part, elle vivait à chaque séance des menaces de démembrement et de mort du groupe qui semblait à chaque fois renaître. Les individus du groupe semblaient inquiets, laissant entendre que les absents étaient morts ou hospitalisés.
Durant les premiers mois, il y a eu un mécanisme de défense de la part du groupe. Au lieu d’un clivage psychique, le groupe a créé un clivage dans le réel par la scission du groupe en deux. En effet, le groupe venait de façon alterné afin de ne pas se voir en même temps. Ce phénomène est à mettre en lien avec l’hypothèse de « combattre/fuir » de Rouchy. On peut imaginer un déplacement vers l’extérieur des conduites d’évitement, ce qui met en relief le conflit intrapsychique et intersubjectif à l’intérieur. Ainsi mettre à l’extérieur les ennemis permettait de protéger le groupe de tous conflits internes. D’autre part, les retards et les absences peuvent être rapprochés du concept de négation décrit par Freud . Ainsi l’idée refoulée est énoncée seulement dans la négation. Ces passages à l’acte peuvent donc être vus comme des efforts pour imposer son propre dispositif. Selon Racamier, le cadre est une référence paternelle luttant contre l’indifférenciation entre : réalité et fantasmes, les sexes, les générations, les individus… Cela permet d’instaurer des limites mettant à l’abri de l’incestualité. D’un coté, le cadre est attaqué ; de l’autre, il y a une lutte contre les différences, ce qui peut être perçu sous l'angle des sujets du groupe. Alors le mouvement du groupe peut se penser de façon ambivalente entre attaque et cohésion. Nous poursuivrons cette hypothèse dans la seconde partie.
- Leur seule façon d’être un groupe était de s’unir contre le groupe
Le clivage s’est atténué au bout de cinq mois. Ici la cohésion du groupe semble s’être produite par le négatif, développant des défenses anti-groupe. Cela peut s’observer par le clivage ou par la mise en avant de l’individualité aux dépens du groupe. Par exemple un sujet monopolisait la parole en parlant d’elle et de son vide intérieur. Créant une grande solidarité du groupe laissant entendre de chacun « je veux que l’on s’occupe de mes problèmes individuels ». A d’autres moments la cohésion s’est constituée à partir de rejet unanime d’objets mauvais à l’extérieur du groupe (les psychiatres et leurs médicaments), le groupe protégeait ainsi le groupe et les thérapeutes de leurs pulsions destructrices.
Selon moi, le clivage représentait un corps morcelé qui grâce à l’élaboration s’est unifié. Cela peut être mis en lien avec les représentations fantasmatiques dans les débuts du groupe décrit par Rouchy. Il parle d’images de groupe unifié, ayant un corps commun. Cette image est renforcée par l’imaginaire fantasmatique qui situe un dedans et un dehors du groupe. Des mauvais objets ici matérialisés par les psychiatres (symbolique d’autorité) et les médicaments (symbolique orale) étaient attaqués, et rejetés. Ceci peut être relié au travail de Rouchy sur les références aux imagos maternelles archaïques, avec l’image de la bonne mère et de la marâtre symbolisé par des images de nutrition et de dévoration. Bien que ce soit une union dans le négatif, le groupe est devenu un espace idéalisé permettant une certaine dépendance du Moi précoce à l’objet ici le groupe mais aussi le psychologue.
- Une séparation « impossible »
Un des membres du groupe, vu comme le porte-parole, a depuis les débuts du groupe, annoncé son départ à cause d’un nouveau travail. Chaque fois son projet tombait à l’eau. Ces annonces répétées semblaient montrer son angoisse de la mort annoncée du groupe, mais aussi une volonté de s’individuer. De plus, il signifiait que ce n’est pas le thérapeute qui mettait fin au groupe mais lui-même en tant que porte-parole. Cependant ce choix faisait émerger un fantasme prégnant, celui de faire mourir ses parents si l’on devient indépendant.
Au terme de cette expérience, la séparation semblait impossible à élaborer, elle était agie. Certains somatisaient et se faisaient le porte-douleur du groupe. Un des sujets vivait une angoisse phobique à la séparation de sa mère. Un autre vivait avec l’angoisse de la mort de son père. Par une résonnance fantasmatique, le groupe semblait vivre une grande conflictualité entre le désir de devenir autonome et la crainte de ce que cela pourrait engendrer pour le groupe. Il y avait aussi l’angoisse de s’effondrer sans ce groupe. La grande difficulté à se séparer montre aussi la force du transfert positif dans ce groupe (en temps que groupe primaire, comme une famille) et dans le thérapeute (en tant que parents). Pour qu’il y ait une individualité il faut selon Pigott, vivre « un pillage de la mère » « une chute de l’imago originaire » Ainsi cette mère attaquée qui incarnait la toute puissance perd ses pouvoirs laissant ainsi ses enfants sortir de l’emprise. Les sujets s’étayent ici sur l’objet du groupe afin de s’individuer et de faire le deuil de cette mère toute puissante.
Dans ce psychodrame on peut observer des prémices de séparations, cependant il y avait une grande difficulté à l’élaborer tant dans le fantasme que dans la réalité. Il manquait peut-être de temps psychique afin de construire ce deuil. Ces neufs mois étaient peut-être aussi violents qu’un avortement pour ces individus abandonnés avant l’heure à la réalité de la vie. Mais c’était une façon de revivre la question de l’identité, et de la séparation en étant étayé et contenu par le groupe et par le psychothérapeute. De par l’acceptation des défauts des individus par les psychologues, et la permission qu’ils se sont donnés à jouer, ce travail semble aussi avoir atténué la rigidité du surmoi qui était présente dans les représentations des imagos parentales.
Bibliographie
Anzieu, D., Le groupe et l’inconscient, Dunod, 3éme édition, 1999, 288 P.
Bergeret, J., Psychologie pathologique théorique et clinique, Masson, 1972, 354 P.
Bion, W. R., Introduction aux idées psychanalytiques de Bion, Dunod, 1976, 184 P.
Freud, S., La Dénégation, in Résultats, idées, problèmes, PUF, Paris, 1925,
Kaés, R., Un singulier pluriel, La psychanalyse à l’épreuve du groupe, Dunod, 2007, 239 P.
Kaés, R., Les théories psychanalytiques du groupe, PUF, 2002, 127 P.
Kaés, R., La parole et le lien. Processus associatifs et travail psychique dans les groupes, Dunod, 2e édition, 2005, 364 P.
Kaés, R., L’appareil psychique groupal, Dunod, 2éme éd. 2000, 270 P.
Pigott, C., Les imagos terribles, Collège de psychanalyse Groupale et Familiale, 1999, 407P.
Rouchy, J. C., Le groupe, espace analytique clinique et théorique, ères, 1998, 226 P.


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Lundi 26 Octobre 2009

