Le traducteur en éthnopsychanalyse

Mardi 11 Février 2014


L’ethnopsychanalyse est fondée sur une méthode complémentariste associant anthropologie et psychanalyse, autour de l’utilisation obligatoire mais non simultanée de ces deux systèmes de pensée (G. Devereux, 1972)

Le Traducteur en Ethnopsychanalyse

L’ethnopsychanalyse est fondée sur une méthode complémentariste associant anthropologie et psychanalyse, autour de l’utilisation obligatoire mais non simultanée de ces deux systèmes de pensée (G. Devereux, 1972). Le contexte culturel s’inscrit comme le cadre de référence au sein duquel le regard analytique est convoqué chez les thérapeutes. Considérant la culture du patient migrant, parlant généralement une autre langue que celle du pays d’accueil ou étant plus à l’aise avec sa langue maternelle, un traducteur de la culture d’origine de ce dernier est la plupart du temps présent dans les consultations d’ethnopsychanalyse. Il se place généralement entre le thérapeute principal et la famille venant consulter. A coté des patients, s’installe aussi l’équipe qui a accueilli la famille en première attention. Suivent les co-thérapeutes aux origines culturelles variées et proposant des hypothèses cliniques et anthropologiques en réponse aux appels du thérapeute principal. L’équipe forme un cercle, un contenant, au centre duquel une table et des jouets pour les enfants sont mis à disposition. Si le traducteur est un intermédiaire verbale entre le patient et le thérapeute principal, sa présence a-t-elle un impact sur le soin lui-même ?

De la possibilité donnée au patient de s’exprimer dans sa langue maternelle et d’échanger avec les thérapeutes, il lui est signifié la reconnaissance de sa construction identitaire propre et la considération de son imprégnation culturelle. Qu’il choisisse ou non de s’exprimer dans sa langue d’origine, qu’il alterne selon le thème et la nature de ses propos, cette « langue constitue le corps dans lequel [sa] parole est née » (M.R.Moro, 2004, p. 246). La subjectivité du patient est ici considérée à la faveur d’une valorisation narcissique et d’une alliance thérapeutique dans l’inscription du transfert. Considérant le transfert…quel lien se constitue avec l’interprète ? Comment est-il perçu par les patients ? Quel rôle le traducteur tient-il comme intermédiaire ? Que transmet-il ? L’interprète est-il dans une traduction « brute » mots à mots ? Est-ce une traduction de signifiés ?

Laenza Y. (2006) parle d’un travail de « signification à signification » dans une transmission des représentations sous-jacentes en gardant comme exigence la traduction au plus près des mots prononcés et du sens donné tant par le patient que par le thérapeute principal. Si comme le met en évidence G. Devereux et M.R. Moro, le contre-transfert culturel[1] est à considérer chez le thérapeute principal, qu’en est-il des réactions contre-transférentielles et des contres-attitudes du traducteur? Intermédiaire, il est un réceptacle vivant, pensant et qui ressent (M.R.Moro, 2004, p. 246). Quelles conséquences sur les transmissions? La confiance entre le thérapeute principal et le traducteur semble alors essentielle. Ceci pour que chacun puisse aussi dire à l’autre dans le temps de la séance ou lors du « post-groupe », les aménagements qu’il pense nécessaire pour les prochaines fois ou les nuances qu’il a jugé utile de proposer pour que le message soit recevable pour chacun. Il semble alors important que le dispositif de soin transculturel intègre pleinement le traducteur. A l’inverse de l’effet initialement redouté, peut-on craindre du traducteur une interprétation communautaire par laquelle il associera la difficulté du patient au système culturel dominant auquel ils appartiennent en niant les différences propres de ce dernier? Doit-on imaginer une professionnalisation de cette fonction ? De quel type de professionnalisation parle-t-on ? D’une formation à l’écoute, d’ordre psychothérapeutique ? D’une assurance par rapport à la langue interprétée et à l’imprégnation culturelle d’origine ? S’agirait-il d’une professionnalisation ou d’une familiarisation avec le dispositif et avec ceux qui le mène ?

L’interprète est entre deux[2] et j’associe ici sur la langue du dedans[3], celle du dehors[4] et sur l’enfant de migrant qui se trouve lui aussi, souvent dans un entre deux. R.Debray nous dit que « la difficulté de ces jeunes (…) c’est qu’ils ne savent pas de quelle culture ils sont. Ils ont perdu leur culture d’origine, celle de leur parent auxquels ils ne veulent pas ressembler, mais ils n’ont pas acquis d’autre part les clés de la culture d’accueil où ils ont à vivre. » (R. Debray, 2005, p.43). En ceci, le traducteur pourra être une figure d’identification pour l’enfant qui comme l’interprète est amené à faire du lien entre l’intérieur et l’extérieur.

Le traducteur et le groupe de la thérapie effectue un travail de liens entre les langues certes, mais aussi entre les univers en présence pour une compréhension mutuelle, une avancée vers une créativité et un métissage que nous supposons fédérateur et contenant pour les patients enfants ou adultes pris en charge en consultation d’ethnopsychanalyse.

BIBLIOGRAPHIE

-          Abdehak M.A., Moro M.R. (2004). L’interprète en psychothérapie transculturelle in Moro M.R., De la Noë Q., Mouchenik Edis Y.(2004). Manuel de psychiatrie transculturelle. Grenoble : La pensée sauvage, 239-248.

-          Baubet T., Moro M.R. (2009). Psychopathologie transculturelle. Issy-les-Moulineau : Masson.

-          Debray R., Gauchet M. (2005). Cherchons République désespérément. Le Nouvel observateur, 15-21décembre 20, 42-44.

-          Devereux G. (1972). Ethnopsychanalyse complémentariste. Paris : Flammarion. (ed. 1985).

-          Laenza Y. (2006). L’interprète médiateur communautaire : entre ambigüité et polyvalence. L’autre : Clinique, culture et société. 7, 1, 109-123.

-          Moro M.R. (2009). Cours de master 2 Recherche.



[1] « Le contre-transfert culturel concerne la manière dont le thérapeute se positionne par rapport à l’altérité du patient, à tout ce qui fait l’être culturel du patient. (…). Il s’agit de la position intérieure du « chercheur » par rapport aux dires du patient, à ses faits codés par sa culture. » (M.R. Moro, T. Baubet, 2009, p. 159).

[2] individus, groupes d’individus, langues, cultures

[3] interne, de la famille, de la maison

[4] de l’extérieur, du pays d’immigration



Publié le 11/02/2014 Par Aurore Plat
 

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