Violence intrafamiliale durant l’adolescence en Liens avec la périnatalité

Mercredi 24 Février 2010


Voyage au cœur de la clinique Voyageons au plus près de la clinique, imaginons-nous, un instant, comme une petite souris. Ainsi on peut voir, de loin, ce qu'il se passe dans la salle de consultation. Il s’agit d’une famille, ils ont l’air étranger mais pourtant ils parlent tous bien le Français. Les deux plus grands enfants qui semblent avoir une dizaine d’année arrivent seuls. Ils sont déjà en retard d’un quart d’heure. La mère arrive dix minutes après, elle est accompagnée de son fils, il a l’air de n’avoir que deux ans. La mère a l’air désolée, triste et prostrée, elle semble porter sur elle, la misère du monde. Elle rentre la première et fait venir ses quatre garçons avec difficulté. Ils courent, se battent, ils crient…La mère n’hausse pas la voix et les enfants prennent tout leur temps pour rentrer dans la salle de consultation...

Voyage au cœur de la clinique

Voyageons au plus près de la clinique, imaginons-nous, un instant, comme une petite souris.  Ainsi on peut voir, de loin, ce qu'il se passe dans la salle de consultation. Il s’agit d’une famille, ils ont l’air étranger mais pourtant ils parlent tous bien le Français. Les deux plus grands enfants qui semblent avoir une dizaine d’année arrivent seuls. Ils sont déjà en retard d’un quart d’heure. La mère arrive dix minutes après, elle est accompagnée de son fils, il a l’air de n’avoir que deux ans. La mère a l’air désolée, triste et prostrée, elle semble porter sur elle, la misère du monde. Elle rentre la première et fait venir ses quatre garçons avec difficulté. Ils courent, se battent, ils crient…La mère n’hausse pas la voix et les enfants prennent tout leur temps pour rentrer dans la salle de consultation.

Quelques phrases sont échangées, mais très rapidementun débordement se fait sentir. Les garçons se poussent, touchent les murs, se tapent, se bousculent. C’est à ne plus savoir qui est qui tant ils font leurs actions en mimétisme les uns par rapport aux autres. L’enfant de deux ans, s’élance sur le sol, il pousse des cris et griffe le sol, il y laisse la marque de ses ongles, il laisse sa trace …Il y a beaucoup de bruit, il devient difficile d’entendre ce que dit la mère. Elle a l’air de vouloir parler mais, au vu des parasites sonores, la famille s’est sans doute mise d’accord inconsciemment pour ne pas trop en dire. La mère essaye d’expliquer la situation à la maison, le travail du père, le fait qu’elle vient du Mali. C’était compliqué de rester concentré avec toute cette agitation.

Un des enfants commence à faire un dessin, puis il le découpe en miette, un autre dessine sur le tableau puis il déborde sur le mur. Il laisse des traces aux crayons indélébiles. Un autre encore écrit sur le sol. Et la mère ne dit toujours rien, de tout ce débordement. Juste avant la fin de la séance, la mère menace fermement les enfants, et là, le calme stagne dans la pièce, laissant le sentiment d’un vide angoissant. C’est à ce moment là que la mère dira, que c’est ce qu’elle vit au quotidien à la maison. La parole revient avec des questions sur les origines, la mère raconte sa vie au Mali. Elle fait bien la distinction entre le fait qu’elle vient de là-bas mais que tous ses enfants sont nés en France. Ses enfants, étonnés par ce discours des origines, disent être des Maliens. On peut sentir une agitation générale. Il y a comme une émotion de malaise qui traverse la pièce, cela semble être relié à des sentiments d’injustice et de paradoxalité, on entend des « ce n’est pas vrai moi je suis Malien ! », et « moi aussi », « moi aussi ». Finalement l’enfant symptôme demande à la psychologue de quelle origine elle est. Elle répond, « Française », l’enfant porte-parole dit ne pas le croire. La question sous-jacente semble être : est-ce que ce lieu permet de dévoiler les secrets de nos origines. Est-ce que quelqu’un peut répondre à nos questions existentielles : d’où on vient, qui on est, à qui sommes nous affilié…Cela devient comme une obligation de répondre pour donner une contenance, pour donner une structure. La psychologue explique ses origines depuis ses arrière-grands-parents. L’enfant symptôme n’arrêtera pas de poser la question « tu habites où? ». A la fin de la séance, la psychologue semble désorientée par le tumulte qui c’est produit. Après que l’enfant symptôme ait posé une dizaine de fois sa question, la psychologue répondra: « j’habite au Mali et toi ? »

Une semaine plus tard, la famille revient. De la même manière, les deux premiers enfants arrivent seuls et la mère arrive après, en retard, avec son dernier enfant. Il y a un temps de parole où l’élaboration semble pauvre. La question de la présence du père au domicile est abordée. La question des origines est reprise, ainsi la psychologue dira qu’elle s’est senties perdue avec toutes ces origines différentes, « être né en France mais être Malien ça semble étonnant ». La mère explique à ses enfants qu’ils ne sont pas Maliens, elle est la seule à l’être. Les enfants semblent perplexes et ils confirment qu’eux sont des Maliens quand même. A la maison, ils mangent malien, ils vivent à la mode malienne, alors pourquoi seraient-ils Français ? L’enfant porte voix dit qu’il aurait voulu aller au Mali mais qu’il n’a jamais pu. La mère explique y être allée avec son plus jeune enfant. Pour des raisons financières, elle n’a pas emmené ses autres enfants. « Pourquoi lui il a le droit et pas nous ? », « ouais d’abord ! Ce n’est pas juste ! », « Non ! »….L’enfant symptôme raconte ce qu’il imagine du Mali : pleins d’animaux sauvages et des forêts. La mère l’interrompt : « non c’est juste la famille qu’il y/a là-bas, rien d’autre ! ». Puis il est question du père, qui est allé au Mali. Le discours est si confus que la psychologue croit comprendre qu’il y est encore. La mère s’embrouille dans ses explications pour finalement dire qu’il y est allé pour des vacances seul, mais qu’il en est revenu. Les enfants commencent à s’agiter et demandent à faire du modelage avec de l’argile. Lorsque la terre est mise au centre de la table, les enfants s’en emparent comme s’ils étaient avides, et qu’il s’agissait de nourriture. Ils prennent des instruments et verbalisent : « moi j’ai une hache » et « moi un couteau », « moi un ciseau », le petit de deux ans ne parle pas encore, mais lui aussi s’empare d’un instrument. Les enfants se mettent à couper, à déchiqueter, à tronçonner, à mettre en pièce cette argile, cette terre.  Ils verbalisent: « Je tue le poulet », « et moi je découpe le requin, regarde c’est bien ». L’enfant porte voix se tourne vers sa mère et dit « je coupe l’oreille de l’éléphant ». Un froid glacial passe dans la pièce, comme un tressaillement. La mère pousse un petit cri, elle a l’air outrée. L’enfant symptôme associe verbalement : « moi je fais du pain c’est du pain français et je fais des croissants et des gâteaux. C’est bon les gâteaux français quand même». La mère prend la terre des mains de l’enfant et dit «Non, ça n’est pas comme ca, c’est comme ça ». Elle écrase sa terre et modèle une boule. « Ça c’est un gâteau malien et maintenant on peut dire que ça ressemble à un gâteau. »

La séance se finit avec un débordement de l’agir, les enfants se mettent à courir au lieu de nettoyer la table, ils ont fait déborder de l’eau dans toutes les toilettes. La mère est toujours impassible, comme habituée par les faits. Elle nettoie à leur place. Corporellement, elle a l’air ralentie, voutée, comme une ombre sans vie. Finalement, elle passe le balai et se met à genou au sol pour nettoyer les dernières taches, telle cendrillon. La psychologue, sans doute prise de pitié, aide la mère à nettoyer et semble maudire intérieurement ces enfants qui n’aident pas leur mère.

La semaine d’après, le retard et le mode d’arrivée sont les mêmes. Le sujet du père est abordé par la thérapeute. Il faut dire que la mère n’a jamais d’elle même parlé du père. Un des enfants va chercher un plan, il demande à la psychologue où elle habite, puis il cherche où il habite lui. Finalement, un des enfants demande : « tu es une maman toi ? ». La thérapeute répond que non, elle a l’air surprise par cette question et répond de façon défensive. La mère et les enfants ont l’air déçus, ils ne veulent pas le croire, « ah bon, mais tu es mariée quand même? ». La psychologue, de plus en plus mal à l’aise, essaye de rebondir en demandant si la mère est enceinte en ce moment. Elle dira que non, l’ambiance laisse les uns et les autres perplexes. Quelle attaque de l’intimité, il y a comme une intrusion dans le réel.

Le temps de modelage de l’argile commence. De suite, les enfants associent, l’enfant porte parole dit à sa mère: « ça c’est du caca et tu vas le manger ! ». La famille se met à rire, d’une façon gênée comme s’ils déployaient une défense maniaque. Puis les tueries d’animaux de la jungle reprennent : « je tue le lion ! », « moi le tigre ! », « moi le zèbre ! », « et moi le requin ! ». Finalement, ils tuent les animaux de la « terre mère » avec une violence impressionnante. L’enfant symptôme dira : « c’est comme ça que les enfants ils naissent », il montre en faisant l’acte de couper au couteau une paroi lisse de terre. La mère reprend : « oui c’est comme ça que je leur ai expliqué la naissance…C’est le bébé qui découpe de l’intérieur le ventre de la mère. Après il y a les médecins qui prennent le bébé et l’enlèvent à la mère/». La mère se rajuste en disant que : « c’est le médecin qui découpe le ventre de la mère pour laisser partir l’enfant ».

Les quatre garçons, comme à leur habitude, restent debout autour de la table. Ils utilisent les couteaux de sculpture, les crayons et les règles en plastique, comme des poignards qu’ils plantent dans leurs morceaux d’argile. « Moi je découpe la girafe en morceaux comme le boucher quand il coupe le poulet en deux ! Hein maman ? ». L’enfant porte voix bondit de sa chaise et tendant le couteau à sculpter à la manière d’un canif, il dit « je vais te tuer maman !». La mère a un mouvement de recul, puis tout le monde rit. Les tueries d’animaux reprennent.

L’enfant symptôme tend au psychologue des morceaux de terre et verbalise : « ça c’est du caca… Non c’est du requin...Non c’est un sandwich… Avec plein de choses dedans. Tu peux le manger. C’est bon ! C’est du steak de lion… » Finalement l’enfant symptôme dira à la mère/: « je vais te dévorer », puis il croque un morceau de terre. Finalement : « Ah beurk,  c’est pas bon » et il crachera le morceau de terre, dans le mouchoir de sa mère. La séance se finit avec le débordement des enfants qui courent dans tous les sens et jouent avec l’eau des robinets et la mère nettoie et passe le balai. La psychologue lui dit de laisser, que c’est à ses enfants de le faire. La mère les appelle, mais sa voix est faible, ils n’entendent pas, alors elle continue son ménage. Arrêtons ici notre voyage afin d’élaborer sur cette expérience clinique. Ces éléments soulèvent de nombreuses hypothèses. Afin de garder une rigueur dans notre réflexion, reprenons les thèmes de base qui sont ici en jeu : violence, désir et famille.

Violence en séance, violence chez soi, violence en soi

Pourquoi parler de la violence ? La tentative de ce récit était de vous faire vivre en tant que lecteur, les ressentis et les ambiances de ce suivi familial. La violence était au cœur des interactions familiales, on peut la voir comme un prisme avec de multiples facettes. Jeammet P.insistera sur le fait qu’il y a du « viol dans la violence ». Si l’on chausse les souliers du clinicien, on peut imaginer l’effraction présente avec ses questions intrusives, ses retards répétés, le débordement en séance, les phrases agressives à l’encontre de la mère…Il serait trop long d’en faire une liste exhaustive, mais on peut retenir que la violence que cette famille a fait vivre en séance doit être proportionnelle à la violence intrapsychique et transubjective qu’ils doivent vivre. En 1915, dans "Pulsions et destin des pulsions", Freud écrit : "On peut soutenir que les prototypes véritables de la relation de haine ne proviennent pas de la vie sexuelle mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation". La haine y est traitée comme une réponse du Moi dans sa lutte pour sa conservation et son affirmation. Nous retiendrons que la violence est comme une lutte du Moi pour respecter ses besoins vitaux. Ainsi, si l’on comprend que la violence est  une défense pour le Moi face à des éléments qui mettent en danger son intégrité psychique, nous pouvons nous questionner sur l’origine de cette violence.

La définition de la violence primaire d’Aulagnier P. (1975), nous apporte un éclairage. Pour elle, il s’agit d’une « action psychique par laquelle on impose à la psyché d’un autre un choix, une pensée ou une action motivés par le désir de celui qui l’impose, mais qui s’étayent sur un objet qui répond pour l’autre à la catégorie du nécessaire ». En d’autres termes, elle situe cette violence à un niveau fondamental de la relation mère/infans: la violence en ce sens serait une composante essentielle de cette relation. Elle lui appartiendrait et ne pourrait en être dissociée. Le concept de contrat narcissique défini par Kaes R. (1993) prolonge cette théorie avec l’idée d’une certaine violence nécessaire dans la relation du sujet à sa famille. En effet, la famille investit une part narcissique dans l’enfant à naître, qui va en échange avoir une place dans la famille et va devoir donner un « morceau de son narcissisme ». Lorsqu’il y a des pathologies intrafamiliales, on perçoit la grande violence en jeu du fait que l’essence du pacte est narcissique.

Ces références théoriques nous apportent des éléments quant à l’essence du conflit. Il semble en effet que le narcissisme est au cœur de notre questionnement. Cependant, on ne peut s’arrêter à cette vision simpliste. Aulagnier P. fait remonter la violence aux prémices de la relation mère bébé. Elle développera l’idée que cette violence est nécessaire et constitutive du lien. Par l’étude du champ de la périnatalité, nous savons que l’investissement du bébé ne débute pas à sa naissance mais bien avant, dés le désir d’enfant. Ainsi nous pouvons voir la conception d’Aulagnier P. de façon plus ouverte, comme une violence qui préexiste à  l’enfant. Ainsi, dans les familles où règne une violence pathologique, ne peut-on pas imaginer que cette violence nécessaire aurait été quantitativement trop importante, et ce bien avant la naissance. Intéressons nous maintenant à la question du désir d’enfant.

Désir d’enfant, désir de l’enfant

Parlons un peu du désir d’enfant. Ici, comme nous n’avons aucun élément sur ce père, nous nous limiterons au désir d’enfant chez la femme. D’un point de vue narcissique, le désir naît du manque, la privation de satisfaction totale et de toute puissance. La femme cherche à combler ses deuils, ses pertes, sa solitude. L’axe narcissique est régi par le souhait infantile de la femme d’être mère. Ainsi, elle pourra sentir une complétude et une satisfaction de ses pulsions. Dans une certaine mesure, la maternité permet à la femme de se rassurer quant à son identité sexuelle. Pour la femme qui a un désir d’enfant, la dimension œdipienne est prévalente, de part la réactivation de ce conflit. Fantasmatiquement, la femme voudra avoir un enfant du père, c’est pourquoi il y aura incorporation des attributs masculins du père à l’intérieur de la future mère. Bydlowski M. a mis en valeur que les parents désirant un enfant étaient désireux d’acquitter leurs dettes de vie. En effet, l’enfant est comme un don fait à la mère originelle.

Ici, nous avons peu d’éléments sur le désir d’enfant de cette mère. Elle s’est mariée, est venue en France pour cela et a eu des enfants très jeune. Elle a eu ses enfants à la suite les uns des autres, ne laissant parfois même pas une année entre deux enfants. Cela laisse penser à un certain remplissage et un désir de complétude inassouvi. Mais si l’on reprend le récit de la naissance, nous pouvons réfléchir aux enjeux transubjectifs présents. Si l’on revient à cette question du désir d’enfant, on peut imaginer que cette mère, en amont de la naissance, possédait des failles narcissiques importantes. Symboliquement, elle n’a pas mis au monde un enfant, elle a gardé dans son monde celui-ci. On peut imaginer que cette femme devait être comblée, non par cet enfant à naître, mais pour cette grossesse, ce ventre qui gonfle de narcissisme et qui remplit le corps. Ainsi, on peut imaginer qu’avant même la naissance, le pacte signé était « je t’aimerais seulement si tu restes à l’intérieur de moi. Si tu me quittes, tu ne peux que me tuer. Si tu me tue, je ne pourrais plus t’aimer ». Ces discours paradoxaux placent l’enfant avant même la naissance à une place aliénante.

Les notions d’enfant réel, fantasmatique et imaginaire reprises par Mouras M.J. (2003) sont au cœur de notre exposé. L’enfant fantasmatique, s’il possède des identifications massives ou exagérément hostiles peut être pathologique. En effet, si l’enfant n’est pas pensé pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il devrait être, il ne peut se construire vraiment. Ainsi la relation au miroir est faussée, le bébé peut prendre la place d’un père, d’une sœur ou autre, afin de rejouer des conflits plus anciens. L’enfant réel aura tendance pour être aimé, à prendre la place que les parents souhaitaient. Cependant, si cette place est trop différente de la sienne, il peut y avoir apparition de symptômes.

Si l’on fait des liens avec ce cas clinique, l’enfant symptôme était le plus âgé de la fratrie qui venait en séance. Il était leader dans le groupe fraternel et les amenait à se frapper, à courir, à s’exciter l’un l’autre. Il avait seulement 11 ans, et aurait dû être à la fin de la période de latence. Cependant, nous pouvons nous demander s’il n’y a pas des éléments d’une problématique adolescente sous-jacente chez lui. En effet, on peut voir l’adolescence comme une crise du désir. Haesevoets Y. (1996) met en évidence que le véritable enjeu de l'adolescence est d'aller désirer ailleurs, hors de la famille œdipienne. Mais c’est aussi de faire renaître son propre désir en se différenciant du désir de ses parents. Haesevoets Y. (1996) dira aussi que « l'adolescence correspond à ce que Rousseau J.J. appelle : « la seconde naissance de l'homme  » Quel lien peut-on faire entre ce désir d’enfant et cette tentative ?

Finalement, ne peut-on pas faire un lien entre cette croyance mythique de la naissance et cette renaissance de l’adolescence ?

Ici naître ou renaître en tant que sujet désirant semble être possible seulement au prix de la vie de la mère. L’expression psychotique : « si tu me quittes, je me tue » devient ici : « si tu me quittes, tu me tues ». Non seulement il y a un côté aliénant à cette croyance familiale, mais on remarque aussi un trait pervers car c’est l’enfant qui est alors porteur de la culpabilité.

Ces développement nous ramènent a la question du désir, celui du désir d’enfant. En effet, des éléments de l’ordre de la perversion, se retrouvent chez des personnes qui possèdent une béance narcissique et qui, pour la combler, cherchent des sujets afin de se fondre dans l’indifférenciation. Ainsi, le désir de l’un ou de l’autre est nié. L’enfant à naître peut alors être vu comme le prolongement narcissique de la mère. Ceci se retrouve dans des éléments de réalité : lorsque l’enfant porte voix modèle un gâteau « Français » et que la mère écrase son morceau de terre et lui impose son gâteau Malien.  D'une part, cela marque le déni de l'altérité et d'autre part, c'est le désir de l'enfant qui est nié.

A mi-chemin entre enfant roi, tout puissant et enfant juge qui pourra sermonner la mère de ne pas l’avoir laissé sortir, la mère semble missionner ses enfants dés la période périnatale et au delà pour qu’ils la maltraitent afin de lui faire payer son geste. Coupable, elle reste martyre et expie ces fautes avec la violence que ces enfants portent sur elle.

 Il aurait été intéressant d’investiguer plus amont sur ce désir d’enfant et sur la place du père dans cette famille. Il aurait été aussi intéressant de comprendre comment s’est fait le choix de partenaires car ceux-ci se rencontrent dans les parts inconscientes qui raisonnent chez l’un et chez l’autre, d'après Lemaire J-G. (1979). A présent, afin de développer notre propos, intéressons nous à l’axe familial.

Enveloppe familiale, un corps éventré

Si l'on regarde à travers le prisme des théories groupalistes (Foulkes S.H., (1964), Kaes R. (1976), Benghozi P. (1994)), la famille peut être vue comme des individus en lien, on peut l’imaginer comme une matrice avec un maillage en évolution constituant un fond de compréhension inconsciente. Le lien est formé d’un fond commun indifférencié constitué d’alliances inconscientes qui créent une formation intersubjective et transubjective. La notion de lien est ici utilisée au sens des liens psychiques de filiation et d’affiliation.

Pour comprendre le fonctionnement familial, il est intéressant de se référer aux apports théoriques de Kaës R. (1976). L’appareil psychique groupal semble permettre un travail psychique de création, de maintenance et de transformation des processus, communs aux membres du groupe. Ainsi les individus du groupe communiquent de façon non consciente grâce à un psychisme groupal. Il existe une circulation des affects, et des représentations.

Sous un autre angle, Cuynet P. (2005), reprend l’idée du Moi-peau d’Anzieu D. (1985), pour parler de la famille. Ainsi l’enveloppe du Moi-peau-familial s’étaie sur les corps réels des membres familiaux mais aussi sur les corps des ancêtres hérités. Chaque membre est à la fois constituant et constitué de l’image inconsciente du corps familial. Ciccone A. (2001), met en avant le fait que plus qu’une enveloppe qui recouvre, il s’agit aussi du sentiment interne de sécurité qui est en jeu. Si l’on reprend le concept de fonction alpha développé par Bion W.R. (1962), on comprend que la famille doit avoir les qualités nécessaires pour transformer les éléments bruts du psychisme de chacun de ses membres. L’enveloppe contient, relie, transforme. Elle peut être endommagée par une surcharge d’excitation, sur le mode d’un trauma qu’elle ne pourrait réparer. Apparaissent alors des transmissions qui s’apparentent davantage à des répétitions, des imitations ou des clonages.

En se référant à ces concepts théoriques, on peut comprendre que l’enfant symptôme n’est que le porte-parole de la violence qui règne au sein de cette famille. La mère a su montrer en écrasant le modelage de son fils qu’elle pouvait être violente en niant son désir et son potentiel de création. Les enfants ont aussi mis en scène cette violence les uns contre les autres, les uns collés aux autres. Si l’on se réfère à la métaphore du corps familial, on peut mettre en lien la théorie de la naissance et le vécu de cette famille. Le corps familial est constitué des membres du groupe. Ici, les membres de la famille sont bloqués dans un ventre de mère. Ils ne peuvent sortir de l’enveloppe familiale trop rigide. Le seul moyen de sortir de cette famille, de renaître, de vivre son adolescence, est colorée de violence. Nous pouvons soupçonner des actes présents ou futurs, de maltraitance des enfants contre leur mère au vu de la dynamique intra familiale. Car c’est comme ci dans la croyance familiale c’était le seul moyen de pouvoir grandir et être sujet désirant.

Ces éléments sur la contenance de l’enveloppe familiale font écho à la notion d’enveloppe générationnelle. En effet, la filiation crée des liens entre les enveloppes corporelles des différentes générations. Dans cette famille, les références générationnelles sont tantôt niées tantôt imposées : « tu n’es pas Malien car tu es né en France mais tu n’as pas le droit d’être Français ». Le contenu générationnel est nié de telle sorte que l’on peut imaginer que les générations présentes ont légué un coffre très lourd mais vide de sens. C’est comme s’il ne fallait pas savoir d’où l'on vient ni à qui on est affilié.

Houzel D.(2005) développera l’idée qu’à la place de l’enveloppe familiale il peut y avoir un « claustrum familial » qui empêche l’accès de chaque membre de la famille à une identité personnelle. Si l’enveloppe familiale est déchirée ou défaillante, la construction de la réalité psychique des enfants s’effectuera à partir de répétitions transgénérationnelles, ce qui peut engendrer de graves distorsions de la personnalité et de sévères dysfonctionnements psychiques. Ainsi, on peut imaginer cette famille bloquée dans un ventre grand-maternel, les membres de la famille ne sachant pas qui est cette femme génitrice et d’où elle vient. Ces métaphores mettent en lumière l’aspect aliénant de cette dynamique familiale. La violence pathologique est le premier lien qui unit la mère à son enfant dans cette famille. Cette violence a une place prépondérante, d’autant qu’elle est intriquée au sentiment d’amour. Ceci a un côté d’autant plus aliénant pour l’enfant qui comprendra qu’il ne « peut être aimé que s’il est violent avec sa mère ». Poursuivons notre exploration clinique avec la notion de mythe familial.

Mythe familial, à l’origine était : « le meurtre de la mère »

Selon Green A. (1980). le mythe familial peut être considéré comme un « objet transitionnel collectif » qui soutient et régule les relations intrafamiliales. Mais il y a aussi un versant « négatif » puisque sa rigidification entraine une répétition, ce qui s’observe par des familles cristallisées dans des répétitions intrafamiliales douloureuses. Le mythe familial a un aspect conscient et un autre inconscient. Il regroupe les accords inconscients qui sont noués dans la famille. Les récits de l’histoire familiale peuvent nous donner des indices quant aux accords familiaux sous-jacents. De même, les croyances familiales peuvent être repérables et nous donner des indices quant à la problématique familiale.

Dans le cas que nous avons abordé, la croyance autour de la naissance, semble porter l’empreinte de la violence. Nous considérons la notion d’empreinte au sens de Benghozi P. (2007). L’empreinte peut être vue comme une marque qui se transmet en négatif, en creux. A la différence de la trace, l’empreinte modifie le cadre qui reçoit l’objet transmis. Cette distinction peut se comprendre par la différence conceptuelle entre introjection et incorporation. Ici, la violence semble être transmise par incorporation. Le sang de la naissance laissé par l’éventration de la mère ne s’effacera donc pas, laissant porter au nouveau née la culpabilité et la honte de porter cette marque de salissure. Reprenons le récit de la mère sur la naissance. La mère imagine un bébé tyrannique qui lui fait du mal et qui potentiellement pourrait la tuer avec sauvagerie. Dans le même temps, cette mère transmet cette croyance à l’enfant. On peut se dire pourtant, que le bébé venu au monde est censé être aimé par ses parents. Ainsi, le discours sous-jacent de la mère pourrait être « si tu ne me fais pas du mal, tu n’es pas mon bébé ». On peut aussi noter que ce bébé est à l’intérieur d’elle, c’est comme ci, pour être l’enfant qu’elle chérit, on ne peut être au-dehors, il faut rester au-dedans.

Ainsi, cette mère par cette notion, nie la différence des sexes, ce qui n’est pas sans faire penser aux théories sexuelles infantiles décrites par Freud. L’idée est que tout le monde a un ventre alors, tout le monde peut avoir des enfants. Ce discours met en lumière une certaine indifférenciation familiale qui était déjà perceptible en séance. Je peux noter à ce moment du développement que j’ai suivi cette famille durant deux mois et que je n’ai jamais retenu les prénoms des enfants. La mère ne les nomme pas, eux-mêmes ne se nomment pas, et le seul enfant à parler était l’enfant symptôme, le seul enfant dont j’ai retenu le prénom, le seul à se différencier, le porte-parole du groupe famille. On peut aussi noter que cette rêverie de la mère met en avant son impossibilité à se séparer. Ce n’est pas elle qui laisse l’enfant s’en aller, c’est l’enfant qui, au risque de la tuer, s’en va. Ceci ouvre un champ de réflexion autour de la notion d’être sujet. Il y aurait encore beaucoup de développements à faire au vu de ces éléments cliniques, mais essayons de percevoir les perspectives en jeu dans cette problématique.

Violence de l’enfant du dedans, violence de l’adolescent ?

Il est important à ce stade du développement de ne pas faire d’amalgame ou de raccourci. En effet, des études récentes telles que celle de l'INSERM (2005) formulent la proposition de dépistage dés la crèche (0-3 ans) pour repérer les faits de violence afin d’éviter les faits de délinquance de l’adolescence. Les éléments que nous mettons en valeur pourraient être extrapolés par certains en se disant que la violence de l’adolescent pourrait alors se diagnostiquer avant même que l’enfant vienne au monde. Ce raccourci serait un non sens simpliste, ne prenant pas en compte la complexité de la psyché. Chaque enfant mis au monde est investi d’une façon différente. De plus la personnalité humaine a des capacités d’évolution et de créativité impressionnantes. Ici, par cet exposé je souhaite mettre en valeur que les éléments de l’ordre de la périnatalité et les croyances familiales peuvent être mis en lien afin d’approfondir ou d’ouvrir des voies cliniques. L’étude des éléments de périnatalité de chacun des enfants permet de comprendre quels sont les enjeux et les rôles implicites qui ont été donnés d’un point de vue intrapsychique et transubjectif. Ainsi, si l’on résume le propos, la violence de l’adolescent peut s’interpréter et se soigner à la lumière des éléments des périnatalités, mais les éléments de la périnatalité ne permettent pas de façon sure d’interpréter quelle sera l’adolescence de l’enfant à naître.



Ainsi les troubles sont définis comme étant « la répétition et la persistance de conduites au travers desquelles sont bafoués les droits fondamentaux d’autrui et les règles sociales ». Ils pourraient être détectés à partir de critères diagnostics multiples (cruauté envers les animaux, fraude, vol, école buissonnière, violence envers les personnes). Ils toucheraient entre 5 et 9% des enfants de 15 ans et seraient un facteur de risque de délinquance. Un dépistage dès la naissance (pour identifier les « familles à risque »), puis au cours de la petite enfance dans les crèches et écoles maternelles, est préconisé.

 Cindy Vicente



Publié le 24/02/2010 Par Cindy
 

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