Du fantasme de l’enfance « On bat un enfant» À l’acte d’adolescence « Je bats ma mère».

Mercredi 24 Février 2010


Freud S. postule l’existence, dans notre inconscient, de fantasmes originaires. Il n’en mentionne que trois : la scène primitive, la castration et la séduction. Le fantasme « Un enfant est battu (ou) on bat un enfant » selon les traductions, introduit en 1919, semble avoir une place privilégiée, parmi ses « fantasmes originaires ». Ce texte met en lumière le « fantasme ou fantaisie » de fustigation. Ces patients et surtout patientes en cure analytique, évoquaient beaucoup ce fantasme. Freud S. émettra l’hypothèse qu’il fait partie de la dynamique psychique de tout individu. Nous préciserons les postulats théoriques de Freud dans la suite de notre étude, cependant, si l’on veut étudier ce phénomène clinique, les adolescentes qui ont des recours à l’acte violents dirigés contre leur mère, il est important d’éclaircir certains termes afin d’être au plus juste de la réalité psychique. Il nous faut faire la différenciation entre le fantasme, la fantaisie et le réel...

Freud S. postule l’existence, dans notre inconscient, de fantasmes originaires. Il n’en mentionne que trois : la scène primitive, la castration et la séduction. Le fantasme « Un enfant est battu (ou) on bat un enfant » selon les traductions, introduit en 1919, semble avoir une place privilégiée, parmi ses « fantasmes originaires ». Ce texte met en lumière le « fantasme ou fantaisie » de fustigation. Ces patients et surtout patientes en cure analytique, évoquaient beaucoup ce fantasme. Freud S. émettra l’hypothèse qu’il fait partie de la dynamique psychique de tout individu. Nous préciserons les postulats théoriques de Freud dans la suite de notre étude, cependant, si l’on veut étudier ce phénomène clinique, les adolescentes qui ont des recours à l’acte violents dirigés contre leur mère, il est important d’éclaircir certains termes afin d’être au plus juste de la réalité psychique. Il nous faut faire la différenciation entre le fantasme, la fantaisie et le réel.

 Le dictionnaire international de la psychanalyse (De Mijolla A.) présente le fantasme comme : « une production psychique imaginaire présentant la structure d’un scénario(…) au service de la réalisation du désir (...) Dans cette fonction de satisfaction du désir, la rêverie est aussi une cousine du rêve nocturne,(...) Il faut donc postuler à toutes ces manifestations une source commune, le fantasme inconscient. » Nous retiendrons l’aspect inconscient du fantasme mais aussi la part de satisfaction fantasmatique du désir. Selon les traductions, nous pouvons repérer les termes fantaisies ou fantasmes pour définir la même notion de Freud. Si l’on observe l’évolution de son œuvre, nous pouvons percevoir des nuances entre ces deux concepts. Le terme fantaisie qu’emploie Freud S. à ses débuts appartient au langage courant, avec l’idée d’une construction imaginaire ou d’une rêverie fondée sur des souvenirs de faits réels. Cependant au fur et à mesure des avancées Freudiennes l’accent portera sur la nature inconsciente de ces fantasmes. Freud en renonçant à sa neurotica a abandonné l’idée que le fantasme se fondait sur des événements réellement vécus et il a mis en exergue l’aspect inconscient qui le constituait. Ainsi dans notre réflexion nous resterons à un niveau inconscient de la réalité intrapsychique.

Pour aller plus loin reprenons les écrits de Freud S. (1913). Il observera que certains patients continuent d’être malades malgré la réémergence de la représentation refoulée. Au lieu de se remémorer l’expérience refoulée et de mettre en mots, ces patients mettent en acte, « agissent ». Dans les écrits concernant la deuxième topique (1923), on peut comprendre le fantasme comme : le résultat d’un compromis entre la volonté de satisfaction des pulsions émanant du ça et la limite imposée par le surmoi. Ainsi ces agirs auraient pour but d’être un compromis entre les différentes instances.

Ces développements permettent de nous situer dans la clinique des états limites. Pontalis J.B.  (1968) mettra en exergue la spécificité de ce fonctionnement. Ainsi ils utilisent la réalité externe pour suppléer au vide de leur espace intérieur : « Ils n’expulsent pas du dedans dans le dehors, comme le psychotique, dans un processus éminemment défensif de projection, de déni et d’omnipotence ; ils ne mettent pas en scène, comme l’hystérique, un scénario déjà organisé en scène fantasmatique. Nous dirions plutôt qu’ils trouvent leur scène psychique dans le monde extérieur, ils ont besoin d’un metteur en scène pour se sentir exister » Anzieu D. (1985) Parlera en ce cas de moi-peau « passoire », afin de qualifier la porosité et la fragilité des enveloppes. Mais le narcissisme des états limite à un caractère partiellement préservé. Après ces repérages théoriques centrons-nous sur la problématique de notre étude.

Freud a mis en avant que tous les individus passeraient par ces phases du fantasme de fustigation lors de l’enfance du fait de la stagnation de désirs œdipiens vers 6 ans. Lors de l’adolescence ces désirs œdipiens reviennent au cœur de la scène psychique. Ceci à été admis par la plupart des auteurs travaillant autour de l’adolescence. Nous partons donc du postulat qu’il y a aussi une réémergence de ce fantasme lors de l’adolescence. Comment peut-on alors imaginer le vécu intrapsychique de ces adolescentes vis-à-vis de ce fantasme de fustigation? Pour répondre à cette question nous réinterrogerons les écrits Freudiens à la lumière du cas clinique d’une adolescente qui a mis en acte une violence dirigée contre sa mère.

Le fantasme de fustigation

« Le père bat l’enfant haï par moi »

Si on reprend les trois phases du fantasme de fustigation pour le sexe féminin. Dans la première phase, l'enfant battu n'est jamais le même que l'auteur du fantasme, c'est régulièrement un autre enfant et souvent cet enfant est un petit frère ou une petite sœur. Freud explicitera que celui qui bat est surement le père. La scène a donc lieu avec trois personnages : l’agent du châtiment, celui qui le subit, et le sujet.  Le sujet a une position de spectateur. Si le rapport qui s’établit est triangulaire, il est différent du triangle œdipien traditionnel de Freud ; en effet la mère semble absente. Certains auteurs tels que  Kristeva (2006) imagine que cette personne battue représente cette mère rivale de la position œdipienne. En tous les cas, ce sentiment de rivalité et de jalousie est sous jacent. C’est comme si le sujet qui fantasme voulait rester le préféré du père. Finalement ce fantasme intervient à une phase de configuration œdipienne, où la petite fille a des sentiments et des désirs à l’égard de son père. 

« Je suis battue par le père »

Dans la deuxième phase, la personne qui bat reste la même, le père. Mais l'enfant battu est à présent l’auteur du fantasme. On se trouve toujours dans une situation triangulaire entre : le sujet qui fantasme, la représentation du sujet et  le père. Cette phase est la plus importante et mais il n’en reste  pas de souvenir réel. Ceci peut se comprendre par la forte coloration en libidinale proportionnellement aussi importante que la culpabilité qui y est corrélée. Finalement être battue correspond à : être aimée au sens génital par le père. L’idée sous jacente de ce fantasme est « Je suis battue par le père parce que cela me permet de conserver un plaisir vis-à-vis de mes désirs incestueux tout en ne me sentant pas active dans cette scène ». La question de la passivité est au cœur de cette phase qui est de nature masochiste. A la différence de la première phase qui a un caractère d’allure sadique, la deuxième phase subit un retournement du sadisme contre la personne propre. Cela provient selon Freud d’un refoulement et d’une régression du désir incestueux. Ce n'est plus seulement la punition pour la relation génitale qui est prohibée et source d’excitation, mais aussi le substitut régressif de cette punition. La conscience de culpabilité semble être en cause dans cette transformation.

« Pleins de petits garçons sont battus »

La troisième phaseressemble à la première phase, notamment du fait de la position du sujet : une observatrice extérieure. Mais un mécanisme de déplacement s’opère en raison de la culpabilité survenue dans la seconde phase. Celui qui bat n’est plus le père mais un substitut paternel et il n’y a pas un enfant qui est battu par le père mais beaucoup de petits garçons inconnus. Ces multiples enfants battus sont finalement des remplaçants de la personne propre. La position extérieure à la scène fantasmée et le déplacement des protagonistes permettent de vivre ce fantasme avec une moins grande culpabilité que dans la phase deux. Finalement les désirs œdipiens sont déguisés afin d’être assouvis pour une part dans le fantasme cette phase est donc le fruit d’une maturation intrapsychique.

Si l’on resitue de façon plus globale ce fantasme de fustigation, on comprend qu’il est au centre de la résolution du complexe d’Oedipe. Apparaissant vers 5-6 ans, ce fantasme intervient en « bout de parcours » un peu avant la période de latence. Finalement à ces 5-6 ans on peut imaginer l’enfant encore emmêlé dans les « bobines de fils du désir » qui le relient à ses parents. L’Oedipe est au cœur de la problématique intrapsychique dès l’enfance et réémerge pendant l’adolescence. Ceci n’a pas été approfondi chez Freud mais les auteurs contemporains travaillant sur l’adolescence en ont fait le consensus. Dans les organisations « normalo-névrotique », l’interdit œdipien se met en place permettant au sujet de se dégager des objets initiaux et de s’ouvrir à de nouveaux objets. Ainsi, toute l’énergie de l’enfant qui est mobilisée par la question des origines va se déplacer sur les apprentissages. Ainsi le surmoi « l’héritier de l’Œdipe » pourra prendre sa place. A présent rentrons au cœur de la clinique avec une étude de cas.

Melle A.  «  J’ai battu ma mère »

Entre jouissance et résistance

Il s’agit d’une jeune fille de 18 ans qui a répondu à un appel à témoins qui se trouvait sur un forum de discussion via Internet, pour une recherche sur la violence des adolescents dirigée sur leurs parents. Elle a d’emblée déposé un témoignage sur le forum de discussion sans essayer de me contacter par mail comme j’avais pu le proposer. Son témoignage était long proportionnellement à ceux habituellement postés sur ce genre de forum. Melle A. semblait très excitée et heureuse à l’idée de témoigner. Ceci s’est perçu dans le contre transfert  et notamment par son envie pressante de témoigner. Dès les premiers contacts virtuels, cette jeune fille semblait tester les limites, en envoyant des mails successifs via le forum et en réclamant mon mail personnel et mon numéro de téléphone. Cela donnait le sentiment d’un débordement interne.  L’entretien concernant la recherche s’est fait par voie téléphonique. Il a pu avoir lieu après certains rendez-vous ratés de sa part et parfois de la mienne. La question du manque de limite était déjà en jeu dans le contre transfert. Finalement, c’est elle qui décida l’heure du rendez vous à 21h afin, a-t-elle dit, « d’être plus tranquille ».

En effet, lors de l’entretien, il est apparu un côté plus obsessionnel. Mlle A. répondait avec une grande réserve et ses réponses étaient très courtes. Elle avait une faible voix et faisait penser à quelqu’un de très effacé, comme timide et introvertie. Il semblait antinomique de l’imaginer insulter, cracher et frapper sa mère. On pouvait déjà supposer un certain clivage dans sa personnalité. Concernant les questions au sujet de son enfance, elle répondait : « non, ça va, rien à dire ». Elle explicitera à un moment : « Non non, mes parents n’avaient rien à me reprocher ! J’étais bien à ce moment là.» Ceci laisse penser à un certain effacement de son propre désir de sujet, comme si elle avait toujours correspondu au désir maternel et ne s'était pas jusqu'alors dégager des attentes fantasmatiques parentales.  Ceci ouvre déjà la question de la problématique de séparation entre mère et fille et plus largement entre parent et enfant. Finalement lors de l’entretien, elle semblait être redevenue pour un temps cette petite fille sage de l’enfance qui répond exactement à ce qui est demandé en mettant de coté ses affects. En effet, son discours semblait creux et décharné de sens comme vidé de son essence. Ceci contrastait avec l’excitation et le débordement qui émanaient de ses comportements avant l’entretien.

Le père entre absence et présence

Si l’on croise les recherches qui ont été faites sur le sujet on peut noter une variable constante: l’absence symbolique et ou réelle du père (Simeoni Mouren M.C. (1998), Cassin A.C. (2003), Perrin C.  (2003), D. Hélin A.V., et al. (2004). Mais essayons d’aller un peu au delà de ces considérations générale. Chez Mlle A. peut-on parler d’absence du père ? Il y a en effet des éléments qui vont dans ce sens, elle dira: « à lui, non, mais il n’était jamais là, ce n’est pas la peine d’en parler ». En insistant sur cette question, elle répondra qu’il était absent du foyer pendant une longue période de son enfance ainsi que de son adolescence, « il revenait les weekends mais bon… C'est pas pareil... ». Finalement ce père est il réellement absent d’un point de vue fantasmatique ? Le discours de Mlle A. fait planer une certaine nostalgie, comme si elle regrettait de ne pas être aussi proche de lui. On est finalement loin de l’absence de père et de repère qui peut se retrouver dans des configurations familiales psychotiques. Cependant il y a quand même cet aspect du manque de transmission quand à la génération précédente : « ah ben ça, on n’en a jamais rien su… ». Si l’on se met dans la peau de cette jeune fille qui bat sa mère, dans la scène réelle. On peut imaginer derrière la porte, se père présent pour le weekend, qui observe la scène de loin sans mots dire. Finalement ce père symbolique ne semble pas absent au contraire il est présent. Cependant ce père semble être resté l’idéal de l’Oedipe positif de la jeune fille. Cela ce perçoit notamment à la réponse à la question quel aurait été votre père idéal, Mlle A. répond : « ah non il est parfait mon père, je n’aurais rien changé…C’est vrai que tout ce que dit ma mère est parole d'évangile, il ne fait qu’acquiescer à chaque fois.»  Père magnifié comme une statue en cristal il n’a pas changé et ne changera pas, il est présent mais ne peut prendre une autre place que celle de la passivité du spectateur. A la manière des servants dans le film de Jean Cocteau, La belle et la bête (1945), le père observe la scène à une place dans l’intrapsychique de l’adolescente. A la différence d’éléments plus psychotique, ici le père est absent/présent.

On peut comparer le père dans ce contexte familial à l’enfant qui se trouve dans la phase deux du fantasme de fustigation. Ce père serait le sujet qui fantasme passivement et qui observe la scène inversé « un enfant bat la mère ». On peut imaginer une forme d’identification projective du père pour cet enfant. La mère aurait valeur de mère originelle, et ainsi le père pourrait fantasmatiquement punir cette mère qui ne lui a pas laissé sa place d’homme. Au delà de la punition il y a toujours l’aspect libidinal portant sur la présence de désirs œdipiens positif pour le père à l’égard de « La mère ».

Si l’on revient sur le mythe d’Œdipe, on comprend bien qu’il a commis un double crime: il a à la fois tué son père Laïos et couché avec sa mère Jocaste. Pour la fille, l’Oedipe positif serait tuer la mère et couchr avec le père. Ceci peut être mis en lien avec le double interdit présent fantasmatiquement dans l’acte d’une adolescente qui frappe sa mère : l’acte sexuel prohibé et la violence source à un certain degré de culpabilité. Ainsi au lieu de tuer la mère, elle est attaquée. Les enjeux narcissiques présents dans la relation aux parents est une des raisons pour laquelle cette mère ne doit pas mourir. L’adolescente perdrait une trop grande part d’elle même. Mais ce qui renforce l’interdit est aussi l’intériorisation du surmoi et la présence de culpabilité. Ainsi bien que les désirs œdipiens sont forts il n’y a pas de réalisation de ceux-ci. C’est bien ce qui nous situe en dehors du champ de la psychose. Si nous étions dans une structure « névrotico-normale » les vœux œdipiens seraient moins « chauds », il seraient plus déguisés. Ici, il semble bien que l’on se trouve à mi-chemin dans un fonctionnement de type limite de la personnalité. Melle A. semble à mi-chemin entre le renoncement et la volonté de réaliser ses désirs œdipiens qui émergent de façon vive. A présent, tournons-nous sur une autre figure de la triangulation œdipienne : la mère.

Celle que je hais, mon tout, ma mère.

Autant le père semble idéalisé en « tout bon » pour Mlle A. autant la mère semble être « toute mauvaise ». Malgré ce clivage apparent, l’expression qui débutera chaque début de phrase sera « ma mère ». Finalement bien qu’entièrement « mauvaise » l’image de la mère prend toute la place de l’espace psychique de Mlle A. ; elle parlera à une seule reprise de ses frères et sœurs au nombre de six dont elle est l’aînée. Selon elle, sa mère n’arrêtait pas de la comparer à ceux-ci et elle n’était jamais satisfaite de ce qu’elle pouvait faire « Elle n’arrêtait pas de me comparer à mes frères et sœurs, je n’en pouvais plus alors je frappais sur mon frère. Elle voulait que je fasse du piano. Et mon frère il joue très bien du piano. J’en suis arrivée à un point ou je ne supportais plus d’entendre ne serait-ce qu’une note de piano. Je partais en rage, je l’aurais tuée... » « Elle m'a toujours considérée comme une sous-merde, un boulet ! » Pour mettre en lumière ces propos il est intéressant de se référer aux extraits de séminaire de Steurs K. (2007). On peut en retenir que : « le conflit entre le moi et ses idéaux peut entraîner une agressivité qui se déplace sur les autres, et qui sera vécue dans la réalité du sujet comme une persécution. » Ceci fait écho au vécu prosécutif de Mlle A. qui parlera sans cesse de la déception de sa mère à son égard. Prise dans un désir de plaire à la mère Mlle A. semble bloquée dans un conflit inextricable les exigences de l’idéal du moi, plaire à la mère et sa volonté à tendre vers son propre désir : moi idéal.

Entre la mère et la fille les insultes semblaient être la seule manière de mettre de la distance entre elle deux. Il semble que les enjeux narcissiques et les désirs œdipiens devaient être extrêmement vifs « Madame ne supportait pas "Ras le bol de cette petite bourgeoise imbue d'elle-même et assistée ", quand ce n'était pas "tu es une larve/une ordure". » Si l’on reprend ce fantasme de fustigation, la mère et la fille sont toutes deux sur la scène prenant tour à tour à des degrés divers la place masochiste et sadique. On comprend bien ce qui est en jeux pour l’adolescente avec l’exigence de ce moi idéal et des désirs œdipiens exacerbés. Mais finalement quelle place a la mère dans l’économie de ce système ? Elle est impliquée dans les bénéfices secondaires liés à la satisfaction des désirs incestueux pour sa fille. Se punit-elle de ces désirs ? Se punit-elle de cette place de mère toute puissante ? Melle A. dans son témoignage sur le forum mettra en avant la dialectique de l’activité/passivité qui se retrouve dans cette valse sado-masochique que dansent la mère et la fille « C’était elle qui cherchait les ennuis, en passant son temps à me dénigrer, constamment, alors que chaque fois que je la faisais souffrir, je me punissais en me mutilant, et que je ne rêvais que de négociations et de retrouver un climat familial un peu plus serein ! »

Ce système permet finalement de ne pas se séparer, ainsi les enjeux narcissiques semblent prendre une grande place. Ceci laisse penser à ce qui a été investi dans le désir d’enfant parental et notamment par la mère. Mlle A. semble être un prolongement narcissique de sa mère, comme vidé de son essence de sujet, elle semble lutter pour investir son moi idéal. Cependant la relation sado-masochique mère/fille semble les placer dans une séparation impossible : « Etre avec toi me tiraille et me fais du mal, mais me séparer, serait comme me blesser par de multiples coups de poignards ».

Dans un autre versant, Melle A. semble vouloir faire émerger son moi idéal au travers de ses recours à l’agir. « Elle aurait voulu que je fasse du piano…Dans la famille avec mes cousins du côté de ma mère,  ils font tous du piano moi je n’en fais pas. Elle n’est pas contente parce que c’est comme si je n’avais rien à montrer. Elle voudrait que je puisse montrer aux autres ce que je sais faire. Je fais juste du dessin mais ça ne se montre pas, ce n’est pas pareil le dessin. » Au lieu de montrer dans le réel des concerts de piano, elle semble avoir montré par l’acte son désaccord avec les désirs narcissiques maternels. Au lieu de rejouer la négociation psychique du contrat narcissique au sens de Kaës, Melle A. semble avoir mis en avant de la scène réelle son refus d’adhérer au pacte. Car dans ce type de problématique, on peut parler de pacte pervers qui est compliqué à remettre en élaboration. Si l’on va un peu au delà de ces développements on perçoit aussi la question du regard. Il existe une certaine captation du regard chez Mlle A. qui marque l’importance de sa dépendance. C’est comme si elle cherchait sans cesse à retrouver le regard de la mère. Cette mère des premiers temps qui était dans la fusion narcissique. Finalement même un regard jeté par ailleurs est telle une blessure narcissique punie par des recours à l’agir. L’idée sous jacente serait : « tu dois me regarder sinon je meurs ; si tu ne me regardes pas je te frappe ou je t’insulte et comme ça tu me regarderas ».

Si l’on se remémore la version hystérique du fantasme de séduction, le sujet, en position de victime dénonce l’attentat sexuel comme si l’autre en était la cause. Ce qui place l’enfant dans une position passive, comme s’il était soumis au désir de l’adulte. Ceci se retrouve dans les propos de Mlle A.  « Je précise aussi que ma chère mère bloquait toute initiative de ma part "tu fais ceci mal, tu n'es pas capable/très immature" etc. d'où les insultes qui fusaient à tout bout de champ, je ressentais obscurément une sorte de viol psychique ou en tout cas de préjudice constant. » Finalement face à la position passive de l’adolescence et de la féminité Mlle A. répond par une position active. Au lieu d’être le sujet spectateur de la scène elle est au cœur ne pouvant s’empêcher de jouer son rôle. Elle ne peut pas mettre la distance nécessaire ni avec l’un ou l’autre de ses parents ni avec son monde intérieur. Les limites de la peau passoire se ressentent dans ses tentatives échouées d’accéder à son désir.

Les développements d’Anzieu D. (1985) nous apportent un autre éclairage : « A la carence de cette fonction conteneur du Moi-peau répondent deux formes d’angoisse. L’angoisse d’une excitation pulsionnelle diffuse (…) constituée d’un noyau sans écorce ; l’individu cherche une écorce substitutive dans la douleur physique ou dans l’angoisse psychique : il s’enveloppe dans la souffrance. » Ceci montre l’aspect défensif de cette violence qui est rejoué dans la relation mère-fille. La lutte intrapsychique semble vitale pour le moi, aussi vive que ces recours à l’acte peuvent l’être. Reik (1953) parlera aussi de cette notion de défense du moi présente dans le masochisme. Cet aspect positif de l’acte parait comme une tentative échoué est présente de se séparer pour une part du narcissisme maternelle et d’échapper à l’indifférenciation.

Si l’on revient sur le fantasme de fustigation, Kristeva J. (2006) interprétera celui-ci comme  un point d’origine de l’individuation. « Le temps décisif où le sujet se constitue comme choix sexuel et comme identité parlante dans la structure ternaire de la parenté œdipienne? Je, mâle ou femelle, exclu(e) de la scène primitive, cherche ma place entre père et mère, pour à la fois marquer ma différence et prendre une place dans les liens, qui sont indissociablement des liens d’amour et de parole, érotiques et signifiants. » Mlle A. prise dans le processus d’adolescence semble au cœur de cette quête intrapsychique.

Concernant les trois protagonistes du fantasme de fustigation, le père a une place particulière d’un point de vue fantasmatique. Il n’est pas attaqué et ce n’est pas lui qui frappe. D’une certaine manière il est ainsi préservé. Mais finalement, vers qui sont dirigés les désirs œdipiens de l’adolescente ? Vers cette mère qu’elle frappe ou vers se père qui observe ? Frappe-t-elle la mère pour finalement accéder enfin au père. Le fantasme sous-jacent pourrait-il être je veux tuer ma mère et me marier avec mon père. On peut aussi imaginer que l’adolescente rejoue avec sa mère ce fantasme de fustigation car ses désirs œdipiens sont portés sur elle. Ainsi l’adolescente n’aurait pas réussi à intégrer le père comme tiers et serait restée en collusion avec la mère. Celle-ci aurait alors valeur omnipotente de père et de mère à la fois du point de vue libidinal elle serait porteuse du phallus. Ainsi en frappant la mère il y aurait une volonté d’assouvir les désirs œdipiens à l’égard du père (Oedipe positif) et de la mère (Oedipe négatif).

De l’intrapsychique à la dynamique intergénérationnel

Afin d’élargir la les perspectives de notre réflexion sur ce fantasme de fustigation reprenons la métaphore du moi peau d’Anzieu ; Partons du postulat que : les enfants naissent dans les roses. L’idée sous-jacente est que l’enfant nait au sein d’un contenant. En effet on peut imaginer que les pétales de la rose enveloppent et protègent cet enfant. Ainsi chaque pétale serait le représentant de l’enveloppe corporelle d’une génération. La rose peut-être vue comme un enchevêtrement de feuillets solides mais malléables, qui ont le même point d’origine. L’enfant naît donc dans un contexte ou ces enveloppes peuvent s’ouvrir pour le laisser s’épanouir. Les pétales protègent et permettent à l’individu de se situer et de s’appuyer dans un contexte étayant. Cette image permet d’appréhender ce qui est en jeux dans les processus générationnels. En effet en se référant à la métaphore du corps familial, on peut comprendre que la famille est elle aussi au cœur d’un réseau. Le feuillet de pétales peut être comparé aux assises narcissiques de l’individu. Comme ces pétales sont reliés au point d’origine lors d’une crise c’est toutes les couches du moi peau familial qui sont ébranlés : c'est-à-dire toutes les représentations fantasmatiques des imagos parentales mais aussi grands parentales…

Concernant Mlle A. quand elle parle du passé de ses parents et grands-parents, la transmission symbolique semble comporter des vides : « Ce n’est pas tabou mais on n’en parle pas c’est tout. »  A la différence des familles d’allure psychotique il semble que Mlle. A ait des repères. Mais à l’image de se père mi-absent mi-présent et passif : la valise générationnelle est mise de coté en attente. On peut donc supposer des assises narcissiques moins stables car elles ne peuvent reposer sur ces éléments de façon solide.

Il est à noter un élément familial particulier dans l’imago maternel familial. En effet les parents de Mlle A. se sont rencontrés au moment où M. venait de perdre sa mère. Lemaire J. à mis en exergue ce qui pouvait se jouer lors de la constitution du couple. Ainsi, dès cette rencontre les parents de Mlle. A semblent avoir noués des accords inconscients afin de ne jamais parler de cette mère morte. Cela laisse penser que le père a finalement trouvé une nouvelle mère en la personne de sa femme. Le deuil ne semble pas avoir été élaboré car il est devenu un sujet tabou dans la famille. Ainsi en frappant cette mère, on ne se sépare pas d’elle, et on teste continuellement si elle va rester présente et va rester vivante malgré les coups. On peut imaginer qu’une des missions familiales inconscientes serait de vérifier les limites de cette mère, vouloir la quitter mais ne jamais s’en défaire. « Sera-t’elle toujours là, je veux qu’elle parte, mais je veux qu’elle reste ». Ce cas clinique et le thème abordé pourraient nous mener bien loin dans l’analyse, mais il nous faut arrêter là en laissant la fenêtre ouverte aux réflexions que vous pouvez avoir.

Cindy Vicente



Publié le 24/02/2010 Par Cindy
 

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